Emerson : une philosophie du Nouveau Monde
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Ralph Waldo Emerson est né à Boston en 1803. Cette année-là, Thomas Jefferson, troisième président américain, double la superficie des États-Unis en achetant la Louisiane à la France. C’est le début de la conquête de l’Ouest. Et de la colonisation des territoires qui s’étendent entre le Mississippi et l’océan Pacifique, territoires qui étaient jusqu’alors habités par les peuples amérindiens.
Les colons inventent et propagent le mythe d’une nature sauvage, vierge et sans limite. Ce mythe fondateur finira par se confondre avec l’image même des Etats-Unis, L’Ouest devenant synonyme d’Amérique.
Emerson fut le seul intellectuel américain qui protesta auprès du président des Etats-Unis contre l’expulsion des amérindiens Cherokee de leurs terres natales. Il le fit au nom des principes d’une nouvelle philosophie, le transcendantalisme, dont il fut l’un des créateurs.
Selon Emerson, les Américains sont placés devant un choix philosophique vital : doivent-ils privilégier la connaissance ou bien la création ? Doivent-il se tourner vers les œuvres du passé, poursuivre l’histoire intellectuelle de la vieille Europe, ou bien inaugurer une nouvelle histoire de la pensée ?
L’Amérique a besoin d’une philosophie neuve, répond Emerson. Et une philosophie neuve ne peut naître que si nous apprenons à regarder le monde et la nature avec un regard neuf.
Le génie n’est ni européen, ni américain, le génie n’est lié à aucune identité, le génie est universel. Il est universel car il ne trouve pas sa source dans une culture, encore moins dans une nation, mais dans la nature — dans la relation de l’être humain avec la nature. Comme la nature est partout, la source du génie est partout. La nature, contrairement à ce que pensent les colons, n’est pas un obstacle à la civilisation, un obstacle à domestiquer. Bien au contraire : c’est un nouveau rapport à la nature qui nous permettra de créer une nouvelle civilisation.
Justement, le premier essai que publie Emerson en 1836 s’intitule Nature. La thèse qu’il y développe est simple mais radicale : la nature est une entité divine qui englobe tout, que nous croyons connaître, mais qu’en réalité nous ne pouvons pas connaître tant que nous ne prenons pas le risque d’une fusion totale entre elle et nous. Parvenir à l’unité du Moi et de la nature, c’est s’éveiller à une nouvelle conscience au monde, en éprouvant une joie à la limite de la peur.
Car on ne peut pas appréhender la nature seulement par l’entendement. Il ne suffit pas de penser la nature, il faut devenir la nature. Alors seulement, nous serons doté d’un entendement supérieur, qui nous permettra de comprendre la vie comme nous ne l’avons jamais comprise dans le passé.
Mais comment devenir la nature ? Tout d’abord en refusant tout intermédiaire. La relation de l’être humain avec la nature doit toujours être directe : aucune église, aucun dogme, aucune tradition, ne doit interférer entre la nature et nous.
Selon Emerson, ce contact direct entre nos sensations et les éléments naturels nous permet d’entrer en relation avec la perfection divine. De prendre conscience que ce sont les mêmes lois qui régissent la nature et l’esprit humain.
Mais cette prise de conscience ne peut se faire qu’à condition de regarder à nouveau la nature comme si on la voyait pour la première fois. Plus précisément, il s’agit, non pas de regarder la nature, mais de vivre la nature, de la ressentir et de l’éprouver. Car se contenter de regarder la nature, c’est déjà être extérieur à elle, la contempler du dehors. Et Emerson nous invite justement à détruire ce qui nous sépare d’elle.
Si nous y parvenons, alors nous découvrons la vie pour la première fois, et alors seulement nous sommes prêts à penser pour la première fois, et à retrouver la source de l’originalité et du génie.
Cette source originelle de la pensée s’est tarie sur le Vieux-Continent, elle a été desséchée par des siècles de culture, pendant lesquels nous avons appris à regarder le monde à travers le regard des autres, à travers le regard de ceux qui ont écrit, pensé et créé avant nous.
“Notre époque, écrit Emerson, est tournée vers le passé. Elle construit les tombeaux de nos ancêtres. Elle écrit des biographies, des critiques, et l’histoire du passé. Les générations précédentes contemplaient Dieu et la nature en face ; mais nous, nous les contemplons avec leurs yeux. Pourquoi n’éprouverions-nous pas la joie d’une relation originale avec l’univers ? Pourquoi n’aurions-nous pas une poésie et une philosophie fondées sur l’intuition et non sur la tradition ?”
Les Américains du 19ème siècle pourraient donc retrouver la source de la pensée dans son état originel sur le Nouveau-Continent. Mais pour cela, ils doivent d’abord en finir avec une conception européenne de l’homme qui veut absolument dominer la nature. Avec l’homme qui, comme l’écrivait Descartes, doit se rendre maître et possesseur de la nature.
Au contraire, recommencer la grande aventure humaine de la pensée, c’est ressentir la nature en soi et se ressentir dans la nature, et c’est la condition première pour dire ce que l’on a à dire, comme si l’on parlait pour la première fois, sous l’influence de personne. Emerson nous invite à ne plus être les esclaves des siècles et des millénaires d’histoire et de culture qui nous ont précédé. Il nous invite à penser comme les premiers penseurs.
Réinventer la pensée, et réinventer la vie. Réinventer la culture, réinventer la littérature, réinventer la philosophie : c’est la mission qu’Emerson assigne à l’intellectuel américain, dans une conférence qu’il prononce en 1837. Le sens que donne Emerson au mot « intellectuel » est radicalement différent du sens que nous lui donnons en Europe. L’intellectuel américain, selon Emerson, est un chercheur. Mais ce n’est pas un chercheur universitaire, c’est plutôt un chercheur d’or.
Un chercheur d’or de l’esprit, indépendant, autonome et guidé par sa propre intuition, son propre jugement et son propre génie. Le chercheur américain, dit Emerson, doit s’émanciper de la tradition européenne. Les étudiants américains doivent chercher à devenir une nouvelle race d’intellectuels, aux antipodes des intellectuels européens.
Pour Emerson, les intellectuels européens ne sont plus des hommes pensants, ce sont les perroquets de la pensée des autres. Et il redoute que les étudiants américains ne suivent la même voie : “le génie est d’essence progressive. Le livre, l’école, l’université, ou l’institution, quelle qu’elle soit, s’arrêtent à des expressions passées de ce génie.” Emerson engage les étudiants américains à déserter les bibliothèques, à rejeter le culte du beau, du sublime et du grandiose, qu’il considère comme des valeurs européennes sclérosées. Les chercheurs américains, écrit-il, doivent commencer par se forger un nouveau tempérament en fusionnant avec la nature, et alors seulement il pourront retrouver la puissance intellectuelle que l’Antiquité a connue, quand elle portait un regard encore neuf et vierge sur le monde.
Pour Emerson, le moyen de connaissance le plus puissant n’est pas la raison, mais l’intuition. Plus précisément, la raison est le fruit de l’intuition. Donc l’intuition doit venir en premier, l’intuition est souveraine. Emerson emprunte cette idée à Emmanuel Kant, ou plutôt à une lecture très personnelle, très originale, très intuitive — justement — de Kant.
Pour Emerson, la plus grande déformation qu’opère la tradition sur notre méthode de pensée, c’est qu’elle finit par établir la raison comme faculté souveraine, alors que la faculté souveraine, c’est l’intuition. Aujourd’hui d’ailleurs, nous sommes totalement victimes de cette déformation. La preuve, c’est que nous avons tendance à considérer que tout ce qui est réellement intelligent est “contre-intuitif”.
Pour Emerson, l’intuition est toujours juste. Et la société menace toujours l’intégrité de l’individu, en exigeant de lui qu’il se fie d’abord à sa raison plutôt qu’à son intuition.
Si l’intuition est supérieure à la raison, c’est parce qu’elle est à la fois une faculté et une action. Alors que la raison n’est qu’une faculté. Faire preuve d’intuition, ce n’est pas seulement réfléchir, c’est aussi agir. L’intuition c’est l’action de deviner, de pressentir, de ressentir, de comprendre et de connaître quelqu’un ou quelque chose d’emblée. Et c’est cette connaissance intuitive que nous soumettons ensuite à la raison. Mais seulement ensuite. Il y a donc une hiérarchie dans nos moyens de connaissance. Et l’intuition est au sommet de cette hiérarchie.
Or, pour pouvoir compter sur notre intuition et nous y fier pleinement, nous avons besoin d’un certain courage, d’un courage original, et ce courage, c’est la confiance en soi.
La Confiance en soi est aussi le titre d’un essai majeur d’Emerson, peut-être son texte le plus connu. Il arrive parfois que l’on trouve ce livre rangé dans les rayons « développement personnel » des librairies. C’est une grande erreur, car un fossé sépare la confiance en soi du développement personnel. En effet, le développement personnel nous dit de nous accepter et de nous affirmer tels que nous sommes, d’assumer ce que nous sommes. Alors qu’au contraire, Emerson nous dit de nous réinventer en ne cherchant jamais à être cohérents avec nous-mêmes.
Pour bien comprendre la conception qu’Emerson a de la confiance en soi, permettez-moi de faire appel à une image un peu folle. Considérons une liste de grands écrivains français. Disons, de façon un peu arbitraire : Madame de La Fayette, Voltaire, Victor Hugo, Flaubert et Proust. Evidemment Voltaire n’a pas pu lire Victor Hugo. Et Madame de la Fayette n’a jamais lu Flaubert. Pas plus que Flaubert n’a lu Proust.
Où je veux en venir ? Eh bien, c’est très simple : le génie et la culture sont deux choses tout à fait différentes, voire même tout à fait opposées. Lorsque nous manquons de confiance en nous, nous pensons que notre génie va découler de notre culture, et nous cherchons à accumuler de la culture et du savoir. Avant de créer, nous voulons connaître ce qu’ont créé les autres. Et avant de penser, nous voulons savoir ce qu’ont pensé les autres.
Je m’excuse pour cet exemple irrationnel, mais il montre bien que la culture, ce n’est pas ce que nous connaissons, la culture c’est ce que nous créons. Bien sûr, des gens ont pensé avant nous. Mais, pour ainsi dire, chaque fois que nous apportons une nouvelle pensée au monde, une pensée totalement originale, c’est un peu comme si nous pensions pour la première fois. Nous créons une rupture et non une continuité avec la culture qui nous a précédé.
Or, cette rupture devient impossible si nous sommes obsédés par l’inventaire, étouffés par ce qui a été fait avant nous. Si nous considérons ce que nous pensons non pas comme quelque chose d’original, inspiré par la nature, mais comme une simple suite à ce qui a été déjà pensé avant nous. C’est ainsi que nous perdons tout contact avec l’originalité. Nous ne créons plus rien, nous ne faisons que répondre à ce qui a déjà été créé.
Pourquoi Shakespeare est Shakespeare ? Se demande Emerson. Parce que nous ne lui connaissons pas de maître. Shakespeare a eu d’innombrables imitateurs, mais il n’a jamais imité personne. Aussi, écrit Emerson, devons-nous rechercher le « Shakespeare en nous ». Autrement dit : les seules personnes que nous devons imiter, ce sont celles qui n’ont imité personne.
“La confiance en soi, c’est d’abord de croire en notre propre pensée, de croire que ce qui est vrai pour nous, l’est également pour tous : là réside est le génie.”
Or, lorsque nous avons l’intuition d’une pensée totalement originale, notre premier réflexe est souvent d’écarter cette pensée. Pourquoi ? Justement parce que c’est notre propre pensée, parce qu’elle n’a jamais été dite ni validée par quelqu’un d’autre que nous. “Et si nous cédons à cette tentation, écrit Emerson, alors un jour nous verrons un inconnu énoncer précisément ce que nous avons toujours cru et ressenti, et nous, honteux, nous serons obligés d’admettre de la part d’un autre ce qui était notre opinion propre. Car Dieu ne veut pas que ce soient des lâches qui témoignent de son œuvre.”
La lâcheté, c’est le conformisme. Si nous cédons au conformisme, c’est parce que celui-ci fonctionne comme une carte d’identité, comme un passeport qui nous permet d’être accepté socialement. Pour être accepté socialement, nous devons être identifiables. Et pour être identifiables, nous devons toujours rester fidèles à nous-mêmes. Rester cohérents avec ce que nous avons dit et fait dans le passé. Cette volonté de rester cohérents avec nous-mêmes nous empêche de nous contredire.
Mais nous ne pouvons pas contrôler notre intuition. Souvent, notre intuition nous fait penser quelque chose de totalement nouveau, quelque chose qui est en désaccord avec ce que nous avons pensé et exprimé dans le passé. Et c’est généralement dans ce cas que nous censurons notre nouvelle pensée, pour rester cohérent avec nous-mêmes, et pour rester identifiables socialement.
Or, tout comme nous devons refuser d’imiter les autres, nous devons aussi refuser de nous imiter nous-mêmes.
“Pourquoi, écrit Emerson, faudrait-il que vous restiez cohérents avec vous-mêmes ? Pourquoi faudrait-il que vous gardiez la tête sur les épaules ? Pourquoi traîner ce cadavre de la mémoire de peur de contredire ce que vous avez affirmé dans le passé ? Supposez que vous soyez amené à vous contredire. Et alors ? Cet esprit de cohérence stupide est le farfadet des esprits pusillanimes, vénéré par les hommes d’Etat, les philosophes et les théologiens de piètre envergure. Une grande âme n’a rien à faire de cet esprit de cohérence. Autant se préoccuper de son ombre sur le mur. Exprimez ce que vous ressentez aujourd’hui en paroles fortes et ce que vous penserez demain, exprimez-le également en paroles fortes, même si cela contredit ce que vous avez dit aujourd’hui.”
Mais il n’y a pas que vis-à-vis de nous-mêmes que nous cherchons à rester cohérents. Nous cherchons aussi à rester cohérents vis-à-vis de ce que nous représentons. Par exemple, on imagine mal un politicien de droite tenir des propos d’extrême-gauche. Et l’on imagine mal un militant communiste tenir des propos favorables à la monarchie. Tout comme on imagine mal un prêtre catholique faire une apologie de l’athéisme. Tout cela pour dire que la plupart du temps, nous savons ce que les gens vont dire, et nous le savons parce qu’ils ne parlent pas en leur nom, mais au nom de ce qu’ils représentent.
“Si vous soutenez une église morte, si vous votez pour un grand parti, qu’il soit pour ou contre le gouvernement, derrière toutes ces façades j’ai du mal à cerner l’homme que vous êtes. Et bien sûr c’est autant d’énergie retirée de votre vie propre. Si je connais votre appartenance, je connais d’avance vos arguments. J’entends un prédicateur annoncer son texte et son sujet : l’utilité de son église. Ne sais-je donc pas par avance qu’il est impossible qu’il prononce des paroles neuves et spontanées ? Ne sais-je pas qu’avec toute l’ostentation qu’il met à examiner l’utilité de son église, il ne fera rien de tel ? Ne sais-je pas qu’il est engagé à ne considérer qu’un seul aspect, celui qui est autorisé, non pas en tant qu’homme, mais en tant que ministre d’une paroisse ?”
Nous ne cherchons pas seulement à rester cohérents dans nos propos, mais aussi dans nos actes. Généralement, quand on dit de quelqu’un qu’il est un “électron libre”, ce n’est pas avec admiration, c’est plutôt péjoratif. Un électron libre, c’est quelqu’un de fantasque, quelqu’un sur qui on ne peut pas vraiment compter. Pourtant, qu’y a-t-il de plus beau que d’être un électron libre ? L’électron libre, c’est celui qui n’abdiquera jamais face aux injonctions des conformistes. L’électron libre, on le craint, on l’évite, on cherche même à le neutraliser, car il incarne la force qui nous intimide le plus en nous-mêmes : l’énergie de la liberté.
Charlie Chaplin écrivait dans son autobiographie : “après avoir lu l’essai d’Emerson sur la confiance en soi, j’eus l’impression que l’on m’avait remis un droit de naissance en or”.
Un droit de naissance en or, voilà ce que doit trouver l’authentique chercheur d’or. Dès notre naissance, nous apprenons le conformisme. Toute notre éducation nous apprend à nier notre intuition pour nous intégrer aux normes sociales. Et puis un jour, notre intuition se révolte. Ce jour-là, nous sommes placés devant le choix le plus important de notre vie : soit nous faisons taire notre intuition, et l’histoire continue. Soit nous écoutons notre intuition, nous lui faisons confiance, et l’histoire commence. Parole de philosophe.
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