Günther Anders : l'obsolescence de l'homme
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La vie de Günther Anders, né en 1902 et mort en 1992, se confond avec le 20ème siècle. Le 20ème siècle, c’est le siècle des inventions qui ont changé l’histoire humaine comme aucun siècle ne l’avait fait précédemment. Au 20ème siècle ont été inventé l’avion, la télévision, l’ordinateur, l’électronique, les satellites artificiels, les fusées, le laser, et bien sûr l’internet. Au 20ème siècle, les moyens de transport et de communication ont connu un développement sans précédent. Les progrès sanitaires ont quasiment permis de doubler l’espérance de vie. Mais le 20ème siècle fut aussi le plus meurtrier de l’Histoire. Les conflits armés, les génocides et les épidémies ont causé la mort de 100 millions de personnes. Et bien sûr, deux crimes absolus contre l’humanité surplombent le 20ème siècle : les camps d’extermination nazis, et la bombe atomique larguée par les Etats-Unis sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki en août 1945.
Comment la philosophie peut-elle penser une mutation aussi radicale ? Nos concepts traditionnels ne sont-ils pas devenus insuffisants pour comprendre le monde et notre nouvelle condition humaine ? C’est pourtant à cette tâche que va s’atteler Günther Anders, dans son livre L’Obsolescence de l’homme, publié en 1956.
Günther Anders a conscience que l’histoire de son siècle le met au défi d’inventer un nouveau style philosophique. L’Obsolescence de l’homme se présente donc comme un livre hybride, qui n’hésite pas à mélanger des réflexions très conceptuelles avec des enquêtes qui se basent aussi bien sur des faits d’actualités que sur des observations faites directement dans la vie quotidienne immédiate de Günther Anders.
Le livre commence d’ailleurs par un extrait de son journal intime. Günther Anders y raconte une anecdote qui lui est arrivée quelques années plus tôt en Californie. Alors qu’il visitait avec un ami une exposition consacrée à de nouvelles inventions techniques, Anders remarqua que son ami avait un comportement étrange : “dès que l’une des machines les plus complexes de l’exposition a commencé à fonctionner, il a baissé les yeux et s’est tu. J’ai été encore plus frappé quand il a caché ses mains derrière son dos, comme s’il avait honte d’avoir introduit ses propres instruments balourds, grossiers et obsolètes dans une haute société composée d’appareils fonctionnant avec une telle précision et un tel raffinement.”
Günther Anders comprend que ce que ressent son ami, c’est de la honte. Mais il s’agit d’une honte nouvelle, qu’il n’a encore jamais observée jusque-là : la honte d’être un humain imparfait en face de machines parfaites. Son ami a honte de son origine. Il a honte d’être né plutôt que d’avoir été fabriqué. Cette honte, Günther Anders lui donne le nom de honte prométhéenne. La honte prométhéenne, ce sera le concept fondamental de son livre.
Pourquoi prométhéenne ? Cette expression est inspirée de la mythologie grecque, où le titan Prométhée, pour aider les hommes, leur a donné le feu qu’il avait volé aux dieux. Günther Anders considère que le progrès technique moderne est similaire au feu volé par Prométhée. La honte prométhéenne est donc la honte qui s’empare de l’homme devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées.
Avant d’aller plus loin, faisons une objection à Günther Anders : pourquoi les humains devraient-ils avoir honte de machines qu’ils ont eux-mêmes fabriqués ? Ne devraient-ils pas plutôt en être fiers ? Günther Anders anticipe et réfute cette objection : ce n’est pas nous qui avons fabriqué ces machines, c’est une toute petite minorité de chercheurs, d’inventeurs et d’experts. Les autres, 99% de la population, ne peuvent ressentir aucune fierté d’avoir fabriqué ces machines.
Mais le problème principal n’est pas celui d’une inégalité entre ceux qui conçoivent les machines et ceux qui les utilisent. Le problème principal, c’est que tandis que les machines progressent et deviennent de plus en plus perfectionnées, le corps humain, lui, n’évolue pas.
Les machines d’aujourd’hui sont infiniment plus perfectionnées que celles d’hier, tandis que notre corps est le même corps que celui de nos parents, le même que celui de nos ancêtres. “Le corps du constructeur de fusées, écrit Günther Anders, ne se distingue pas de celui de l’homme des cavernes.” Or, plus le fossé se creuse entre les hommes et les machines, plus l’homme souffre d’un sentiment d’infériorité vis-à-vis de ses instruments et plus la honte prométhéenne augmente.
C’est d’autant plus compréhensible que notre corps imparfait devient un handicap qui nous empêche d’utiliser pleinement les machines. Prenons un exemple. L’époque où Günther Anders publie son livre correspond aux premiers vols spatiaux habités par des humains. Or, si les fusées sont parfaitement capables d’aller dans l’espace, il s’agit pour le corps humain d’une tâche très difficile et très éprouvante. C’est pourquoi, dès le début des vols spatiaux, l’entraînement des astronautes comprenait de nombreuses activités physiques très intenses comme des simulations dans des centrifugeuses qui imitent les forces gravitationnelles qui se produisent lors des lancements de fusées.
Cet exemple montre bien que le corps humain n’est pas naturellement adapté aux progrès des machines. Qu’il doit subir un entraînement extrême afin de ne pas être un obstacle à ce que la machine peut facilement réaliser. Face à des machines qui ne cessent de s’améliorer, l’être humain n’a pas le choix : il est forcé d’aligner son corps sur les machines, jusqu’à faire de son corps une machine, en devenant ce que l’on appellerait aujourd’hui un homme augmenté.
Prenons un autre exemple : si nous décidons demain de faire un voyage sur la planète Mars, ce ne sont pas les machines qui nous en empêchent, puisque nos machines vont déjà sur Mars. C’est la durée de vie humaine qui rend ce type de voyage difficile. Donc, pour être à la hauteur de nos machines, il nous faudrait allonger considérablement l’espérance de vie humaine, par exemple à l’aide de prothèses. Donc, vous le voyez, dès 1956, dans la honte prométhéenne, il y a déjà la tentation du transhumanisme, c’est-à-dire le projet de surmonter nos limites biologiques grâce aux progrès technologiques.
Pour bien comprendre cette idée, prenons un autre exemple dans la mythologie : celui d’Icare. Les ailes d’Icare étaient collées avec de la cire. Mais Icare, grisé par le vol, s’est approché trop près du soleil et la chaleur a fait fondre la cire, entraînant sa chute. Donc, on pourrait dire que si Icare n’a pas pu voler plus haut, ce n’est pas de sa faute, c’est à cause de la cire qui a fondu. Mais Günther Anders renverse cette histoire : “Aujourd’hui, ce n’est pas à la cire de ses ailes que l’on imputerait la chute d’Icare, mais à Icare lui-même. S’il pouvait se jeter dans le vide pour se délester de son propre poids, ses ailes pourraient conquérir le ciel. Jadis, c’étaient ses ailes qui trahissaient Icare. Aujourd’hui, c’est Icare qui trahit ses ailes.”
Le progrès technique, qui était censé nous assister dans la réalisation de nos désirs, s’est en réalité retourné contre nous, en s’accaparant nos désirs. Si nous rêvons d’aller sur Mars, c’est parce que les machines que nous fabriquons peuvent déjà y aller. Ce ne sont donc plus les machines qui nous assistent dans nos désirs humains, ce sont les humains qui doivent modifier leurs désirs pour les accorder avec ce que les machines peuvent faire.
Mais même si nous pouvons essayer, grâce à des prothèses de plus en plus performantes, de mettre nos corps au diapason des machines, nous ne pouvons pas faire de même avec nos sentiments, nos émotions ou notre esprit. Même si nos corps parvenaient un jour à s’accorder aux besoins des machines, nos âmes resteraient toujours très en retard par rapport à la métamorphose qu’ont connue nos produits, et donc notre monde.
Cependant, la honte prométhéenne que nous ressentons nous pousse à vouloir désespérément nous synchroniser avec le progrès technique. Et ce désir fou, nous le payons au prix fort : le prix de notre humanité. En effet, si nous voulons nous adapter à nos machines, nous devons renoncer à ce qui n’est pas machinal en nous, c’est-à-dire à notre nature humaine. Et c’est pourquoi « l’homme augmenté » comme on dit aujourd’hui, est d’abord un homme diminué. Diminué dans son humanité.
De plus, il y a un point sur lequel nous ne pourrons jamais rivaliser avec les machines : c’est qu’elles sont, contrairement à nous, des produits de série. Et le fait d’être des produits de série les rend, en quelque sorte, immortelles. Günther Anders prend l’exemple tout simple d’une ampoule électrique. Bien sûr, une ampoule électrique a une durée de vie limitée, mais si on la remplace par une autre ampoule, c’est exactement comme si la nouvelle ampoule prolongeait le vie de l’ancienne ampoule qui a grillé : “chaque objet perdu ou cassé, écrit Günther Anders, continue à exister à travers l’idée qui lui sert de modèle. Alors qu’aucun humain ne peut exister en plusieurs exemplaires. Chacun de nous est un exemplaire unique et périssable. Mais le fait d’être irremplaçable, qui pouvait jadis être perçu comme une chance, comme une dignité humaine, devient à l’heure de le production en série un motif de honte en face de produits qui nous sont non seulement supérieurs, mais qui existent en de nombreux exemplaires.”
Pour remédier à cette impuissance, les humains vont faire appel à d’autres moyens qui leur donneront l’illusion d’être des produits de série immortels et qui peuvent exister en un nombre infini d’exemplaires. Et c’est ce qui explique ce que Günther Anders appelle l’iconomanie. L’iconomanie, c’est le fait de vouloir, de façon obsessionnelle et compulsive, prendre des photos de soi-même. Dès 1956, Anders note que l’iconomanie “constitue un phénomène sans précédent dans l’histoire de l’humanité et qu’elle a relégué loin derrière elle toutes les autres passions de nos contemporains. » Par le reproduction de son image, l’homme s’invente une chance de devenir lui aussi un produit de série. Grâce à la photographie, il devient une reproduction de lui-même”.
Mais cette passion pour la reproduction de soi sous forme d’images ne suffit pas encore à nous transformer en produits de série. La plupart des gens peuvent prendre autant de photos d’eux-mêmes qu’ils le souhaitent — et ils ne s’en privent pas — mais cela ne signifie par pour autant que ces images seront diffusées à des millions d’exemplaires, comme le sont les produits fabriqués en série. La seule façon de devenir réellement un produit, c’est de devenir une star.
En effet, réussir à devenir une star, c’est s’assurer que notre image sera reproduite à un nombre d’exemplaires beaucoup plus grand que le commun des mortels. Et c’est pourquoi nous envions les stars : “la couronne que nous leur tressons, écrit Günther Anders, célèbre leur entrée victorieuse dans la sphère des produits de série que nous reconnaissons comme essentiellement supérieurs. C’est parce qu’ils réalisent triomphalement notre rêve d’être pareil aux choses, qu’ils ont réussi à s’intégrer au monde des produits, que nous en faisons des divinités. Il n’y a plus aucune différence essentielle entre la star de cinéma disséminée dans les milliers de copies de ses films et le vernis à ongles réparti pour être vendu dans des milliers de flacons. Et il n’y a rien de plus logique que, dans la publicité, la star et la marchandise de masse se soutiennent et fassent alliance : la star en recommandant la marchandise, la marchandise en accueillant des images de la star sur son emballage : qui se ressemble s’assemble”.
La deuxième partie du livre de Günther Anders s’ouvre sur une petite histoire enfantine : “Comme cela ne plaisait pas beaucoup au roi que son fils abandonne les sentiers battus et s’en aille par les chemins de traverse se faire par lui-même un jugement sur le monde, il lui offrit une voiture et un cheval. « Maintenant tu n’as plus besoin d’aller à pied », telles furent ses paroles. « Maintenant je t’interdis d’aller à pied », tel était leur sens. « Maintenant tu n’es plus capable d’aller à pied » tel fut leur effet”.
Que signifie cette histoire enfantine ? Tout simplement qu’à chaque fois que la technologie nous facilite la vie, elle fait en réalité quelque chose à notre place. Et cette chose qu’elle fait à notre place, elle nous désapprend à la faire. Ce qui a pour effet de nous interdire de la faire. Inutile de donner des exemples, il suffit d’observer le comportement que nous avons développé depuis l’arrivée des smartphones. Si bien qu’on pourrait se poser la question : à quoi bon vivre ? les machines le tellement font mieux nous !
Mais à l’époque où Günther Anders écrit L’Obsolescence de l’homme, le phénomène nouveau qui se généralise et change le monde, c’est la télévision. Günther Anders analyse l’invasion de la télévision comme un paradoxe. Le paradoxe, c’est que la consommation de masse, qui jusque-là se pratiquait en groupe, par exemple dans les salles de cinéma, devient une activité solitaire.
Alors on pourrait dire : si c’est une activité solitaire, ce n’est pas une consommation de masse. Mais ce n’est pas si simple. Avec l’avènement de la télévision, écrit Günther Anders, on n’a plus besoin d’une masse d’hommes pour fabriquer un homme de masse. L’homme de masse est désormais isolé. L’homme de masse est devenu un ermite. Mais cet ermite existe à des milliards d’exemplaires : chaque téléspectateur a beau être séparé des autres, seul devant son écran, il vit exactement la même angoisse que tous les autres : l’angoisse de rater quelque chose. Dès les années 1950, alors que la télévision est encore balbutiante, les analyses de Günther Anders permettent déjà de prévoir ce que deviendra, un demi-siècle plus tard, la principale fonction de la télévision : à savoir l’information en continu. Car seule l’information en continu permet de tenir la promesse faite par la télévision dès son avènement : la promesse de ne jamais manquer la moindre bribe de ce qui se passe dans le monde.
Seulement voilà : pour que cette promesse de ne jamais rien manquer de ce qui se passe dans le monde puisse être tenue, il va falloir que la télévision change le monde. Qu’elle transforme le monde lui-même en émission de télévision, qu’elle transforme le monde en spectacle. Vivre et regarder des images doivent devenir une seule et même activité. Prenons un exemple. Lorsque nous regardons une chaine d’information en continu, par exemple BFM, les présentateurs ne nous disent pas : “Nous allons regarder les images de la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques”, ou bien : “nous allons regarder les images du couronnement du roi d’Angleterre”, ou encore : « nous allons revoir les images de la manifestation qui a eu lieu aujourd’hui.” Ils ne parlent jamais comme ça. Ils disent au contraire : “Nous allons vivre la cérémonie d’ouverture des jeux olympiques”, ou bien “Nous allons vivre le couronnement du roi d’Angleterre”, ou encore : “nous allons revivre la manifestation qui a eu lieu aujourd’hui.” Cela montre bien que la télévision cherche à transformer la conception que nous avons de la vie. Vivre, ce n’est plus exister : vivre, c’est regarder. Et regarder, c’est vivre.
Or, comment peut-on vivre une image ? Jusqu’à l’invention de la télévision, le monde nous apparaissait comme extérieur. Le monde commençait dès le moment où l’on sortait de chez soi. Mais à partir des années 1950, c’est le contraire : le monde commence dès le moment où l’on entre chez soi et où l’on allume la télévision. “Puisqu’on nous fournit le monde, écrit Günther Anders, nous n’avons plus à en faire l’expérience. Nous n’avons plus besoin de traverser un monde qui désormais vient à nous : ce que nous appelions jadis l’expérience est donc devenu superflu. Nous n’allons plus au-devant des événements, on nous les apporte.”
La télévision inaugure donc un nouveau mode de vie dans lequel le monde nous est livré à domicile. Et si le monde nous est livré à domicile, alors cela veut dire aussi que notre domicile cesse d’être notre domicile. Il cesse d’être un espace privé. Le monde extérieur que nous retransmet la télévision envahit notre domicile, et nous fait perdre toute notion d’intériorité et de vie privée. Il était donc logique, à partir du moment où la télévision se répandait dans tous les foyers, de prophétiser dès les années 1950 la disparition future de la vie privée, à laquelle nous assistons aujourd’hui de façon irrémédiable.
De plus, le fait que le monde nous soit livré à domicile sous forme d’images change aussi notre rapport à la marchandise. Avant, nous allions vers la marchandise, désormais c’est la marchandise qui vient à nous. Aussi, était-il possible de prophétiser une mutation du commerce qui s’est traduite par la livraison d’un nombre toujours plus considérable de marchandises à notre domicile, comme nous le voyons aujourd’hui avec Amazon par exemple.
Et, à partir du moment où le monde extérieur violait notre domicile et notre foyer, il était même possible de prophétiser l’avènement du télé-travail qui correspond aussi à la destruction du foyer, donc de la cellule familiale, donc de la famille. Et à la disparition de l’individu : car là où il n’y a plus de « chez soi », c’est aussi le « soi » qui disparaît. Sans même parler de la disparition de la division du temps en temps de travail et en temps de repos.
C’est sur ce point que Günther Anders va avancer l’idée la plus audacieuse de son livre. Regarder la télévision, écrit-il, ce n’est pas se reposer. Regarder la télévision, c’est travailler. C’est travailler à la fabrication d’un produit. Ce produit que nous fabriquons lorsque nous regardons la télévision, c’est l’homme de masse. Devant la télévision, nous travaillons à nous transformer nous-mêmes en homme de masse, à nous transformer nous-mêmes en consommateurs. “On produit des hommes de masse, écrit Günther Anders, en leur faisant consommer des marchandises de masse. Et cela partout où la consommation a lieu : devant chaque poste de radio, devant chaque récepteur de télévision. Tout le monde est d’une certaine manière occupé et employé comme travailleur à domicile. Un travailleur à domicile d’un genre pourtant très particulier. Car c’est en consommant la marchandise de masse – c’est-à-dire grâce à ses loisirs – qu’il accomplit sa tâche, qui consiste à se transformer lui-même en homme de masse.”
Mais comment définir précisément ce qu’est un homme de masse ? L’expression est banale, mais il s’agit de définir ce que l’on entend exactement par là. L’homme de masse, c’est l’homme qui n’a plus d’âme, l’homme qui a perdu son unité. L’homme qui ne forme plus un tout, mais qui devient en quelque sorte éclaté, divisé, morcelé. Descartes affirmait qu’il était impossible de “concevoir la moitié d’une âme”. Günther Anders lui répond : “Aujourd’hui, une âme coupée en deux est un phénomène quotidien. C’est même le trait le plus caractéristique de l’homme contemporain. L’homme qui prend un bain de soleil, par exemple, fait bronzer son dos pendant que ses yeux parcourent un magazine, que ses oreilles suivent un match à la radio et que ses mâchoires mastiquent un chewing-gum. Cette figure d’homme-orchestre passif et de paresseux hyperactif est un phénomène quotidien et international. Si l’on demandait à cet homme qui prend un bain de soleil en quoi consiste proprement son occupation, il serait bien en peine de répondre.”
D’une certaine façon, l’unité de homme n’existe plus, ce qui existe, ce sont seulement des organes qui font chacun une chose qui n’a rien à voir avec ses autres organes : “ses yeux qui s’attardent sur les images du magazine, ses oreilles qui écoutent le match à la radio, sa mâchoire qui mastique son chewing-gum... Bref : son identité est tellement déstructurée que si l’on partait à la recherche de « lui-même », on partirait à la recherche d’un objet qui n’existe pas. Il est dispersé en une pluralité de fonctions séparées.”
Voilà pourquoi Günther Anders intitule son livre L’Obsolescence de l’homme. A partir du moment où l’être humain n’est plus une personne, mais une pluralité de fonctions qui font chacune dans leur coin quelque chose de totalement indépendant, quelque chose qui n’a rien à voir avec ce que font nos autres fonctions, alors la notion d’humain devient obsolète. Il n’y a plus un être humain qui organise l’ensemble de ses fonctions, qui les hiérarchise. Chaque fonction de notre corps fait anarchiquement ce que bon lui semble, sans se soucier de ce que fait le reste du corps. Or, à partir du moment où notre personne ne forme plus un tout cohérent, la notion même de personne devient obsolète.
Günther Anders voulait être plus qu’un philosophe, il voulait être un semeur de panique. Il fut l’un des pionniers de la lutte anti-nucléaire. Et la dernière partie de son livre est justement consacrée à la bombe atomique. Selon lui, la bombe atomique nous oblige tous à devenir des “philosophes de l’apocalypse”. Plus que jamais, au moment où la guerre est aux portes de l’Europe, et où des dirigeants de grandes puissances ont relancé le chantage à la guerre nucléaire, nous devons lire et comprendre ce que Günther Anders nous dit sur cette question.
Nous avons dit, au début de cet épisode, que la honte prométhéenne est la honte qui s’empare de l’homme devant l’humiliante supériorité des choses qu’il a lui-même fabriquées. Et s’il y a bien un fait historique qui démontre combien nous ne sommes pas à la hauteur de la nouvelle puissance que nous détenons, c’est incontestablement la bombe atomique.
Günther Anders s’étonne que les philosophes professionnels évitent généralement de penser ce problème, et d’en parler. Pourquoi ? Peut-être parce jusqu’à présent, les philosophes n’avaient jamais douté qu’il continuerait à y avoir une humanité dans le futur.
Or, avec la bombe atomique, la philosophie est confrontée à une question vertigineuse : l’humanité va-t-elle continuer à exister ? Cette question, selon Günther Anders, change l’axe autour duquel tourne la philosophie : désormais, il ne s’agit plus de savoir comment l’humanité doit continuer à vivre, mais de savoir si elle va continuer à vivre. Et cette incertitude change totalement notre rapport à notre propre vie et à notre propre mort. Avant la bombe, nous pouvions arriver à accepter notre mortalité individuelle, parce que nous savions que l’humanité nous survivrait. Certes, nous mourrions, mais le monde ne mourrait pas avec nous. Depuis la bombe atomique, cette certitude a disparu. Si demain, une guerre thermonucléaire éclate, nous mourrons peut-être en même temps que tous les autres humains.
Mais ce n’est pas seulement notre rapport à la vie et à la mort que la bombe a révolutionné. C’est aussi et surtout notre rapport à la puissance. Dans les temps anciens, nous concevions que la puissance absolue était entre les mains de Dieu. Et que Dieu détenait cette puissance pour créer. L’âge de la bombe atomique a renversé cette perspective. Désormais, nous constatons que ce n’est plus Dieu qui détient le pouvoir absolu, c’est l’humanité. Et que ce pouvoir absolu n’est plus un pouvoir de créer, mais un pouvoir d’anéantir.
Voilà pourquoi, selon Günther Anders, l’histoire humaine est coupée en deux : avant et après la bombe atomique. Les hommes qui vécurent avant la bombe avaient encore la liberté de penser comme des hommes. La bombe nous a ôté cette liberté, en faisant de nous des titans qui peuvent s’auto-anéantir.
Cette menace concentre toute l’inquiétude et toute la problématique du livre L’Obsolescence de l’homme. On pourrait résumer cette problématique en une phrase : avec la bombe atomique, ce n’est plus la fin qui justifie les moyens ; ce sont les moyens qui justifient la fin. Günther Anders écrit que “cette formule est le mot d’ordre secret de notre époque.”
Ce n’est plus la fin qui justifie les moyens, ce sont les moyens qui justifient la fin... Qu’est-ce que Günther Anders entend par là ?
Il veut dire que si nous avons les moyens techniques de détruire le monde, alors ces moyens justifient que nous détruisions le monde. Le fait d’être parvenu à un tel niveau technique nous donne l’illusion que nous aurions le droit de nous servir de ce moyen technique d’anéantissement. Autrement dit : si j’ai la bombe, alors il n’y a pas de raison que je ne l’utilise pas. Le simple fait de l’avoir justifie que je puisse l’utiliser. Et c’est exactement ce qu’ont fait les Etats-Unis en août 1945 à Hiroshima et à Nagasaki. Ils avaient le moyen de détruire ces villes et leur population. Dès lors, il était impensable qu’ils ne l’utilisent pas. Les moyens ont justifié la fin.
Jusqu’à présent, quand on employait l’expression : “la fin justifie les moyens”, c’était surtout pour condamner ce principe. Il est immoral que la fin justifie les moyens. C’est immoral, mais pourtant c’est humain, c’est même banal.
Alors que la nouvelle formule “les moyens justifient la fin”, n’est pas seulement une formule immorale. C’est d’abord une formule inhumaine. Une formule qui veut dire : si j’ai les moyens techniques de faire quelque chose, peu importe cette chose, alors je dois la faire. Je le dois à la technique. Je le dois comme un sacrifice à la technique. Ce n’est plus ma morale d’humain qui fonde mes actes, c’est ma dette envers le progrès technique. Et dès lors, ce n’est plus à mon humanité que je me réfère pour légitimer ou non mes actes, c’est aux possibilités techniques.
Lorsque l’on atteint ce seuil, il n’y a plus vraiment lieu de parler d’humanité. L’humanité est devenue une valeur périmée, obsolète. Et c’est cela, la démonstration la plus irréfutable de l’obsolescence de l’homme. Parole de philosophe.
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